QUE DEVIENNENT LES UTOPIES APRÈS LA DISPARITION DE LEUR CRÉATEUR ?

QUE DEVIENNENT LES UTOPIES APRÈS LA DISPARITION DE LEUR CRÉATEUR ?

Fondée à Montreuil en 1998 par le dramaturge, cinéaste et reporter Armand Gatti, la Parole errante, pensée comme une utopie théâtrale, aurait bien pu disparaître du paysage Montreuillois en 2017, après la disparition de son créateur. Sans cesse menacée par le département une petite équipe tente de maintenir l’endroit en autogestion.

« On a dit accueil inconditionnel ! »

Le drapeau noir de l’anarchisme flotte au dessus de la cours de la parole.Vous êtes prévenu: ici, on est en territoire libertaire Gattien. Il faut dire que l’esprit de son fondateur imprègne encore le lieu. Lorsqu’on se rend à la Parole errante, on y va pour sa petite librairie autogérée, pour aller voir un spectacle de théâtre, pour le monter, ou pour l’un des nombreux événements artistiques ou militants qui s’y déroulent chaque semaine.

  En début d’après midi, un soleil bas baigne la petite librairie de lumière. Ici, le temps paraît en suspens. Sur les murs, des affiches viennent rappeler qu’il n’y s’agit pas que de littérature : un tract contre l’expulsion des sans papiers, l’affiche d’un film, un autocollant à l’effigie d’Ulrike Meinhof, qui avait appartenu en Allemagne à la célèbre « bande à Bader » des années 70. Accoudés au bar, Gus et Farid refont le monde autour d’un café : le gouvernement osera-t-il aller au bout sur la réforme des retraites ? On y parle aussi de la gestion de la Parole errante : l’autre jour, un type que personne ne connaissait s’est fait voler sa trottinette. « Il avait pas à laisser sa trottinette comme ça ! Sinon on va tous commencer à se fliquer pour savoir qui a volé la trottinette » s’emporte Farid. « On a dit accueil inconditionnel ! » rétorque Antoine. L’équilibre de ce lieu en autogestion semble parfois si fragile.

  Derrière le bar, c’est Antoine. Les cheveux grisonnants, t-shirt noir, jean et baskets, ce chauffagiste de profession fait partie de la petite équipe qui se relaie du mercredi au dimanche pour animer la librairie. Il n’habite pas là, mais Montreuil ça l’intéresse parce que « c’est une ville très engagée : ici, c’est encore la banlieue rouge ! ». Il est entré ici en 2012, « par la vitrine » sourit-il. Huit ans plus tard, il y est encore. Ce qu’il apprécie, c’est la sociabilité si particulière de la librairie Michèle Firk, où l’on peut prendre un verre de vin avec un professeur, comme on peut prendre un café avec un SDF. Il y a aussi une riche activité intellectuelle : l’an dernier, l’équipe de la librairie a reçu pour des conférences Frédéric Lordon, Alain Damasio et le philosophe Jacques Rancière. « Ça a été un succès : on a même dû emprunter la grande salle ! » Pour lui qui fréquente la librairie une ou deux fois par mois, la disparition d’Armand Gatti n’a pas vraiment changé l’esprit du lieu.

    Passé la cour, dans le grand bureau au rez de chaussé de la maison principale, s’entassent partout des piles de documents en tout genre : factures, numéros de revues, archives. Les murs sont remplis de souvenirs, des masques africains ici, ailleurs des tableaux, ou des affiches d’exposition. Un chat passe. C’est Rosa, ou Bibiche, c’est selon. Derrière le bureau, on aperçoit Jean-Jacques Hocquart. Écharpe rouge, pull bordeaux et baskets noires aux semelles rouges, le co-fondateur du lieu s’emploie à y faire vivre l’héritage d’Armand Gatti. Un combat quotidien tant le chemin semble semé d’embûches.

« être un lieu où l’écho de ce qu’il se passe dans la société trouve ici des rebonds »

« Par quoi on commence… ? » Lancé sur l’oeuvre d’Armand Gatti, l’homme de 78 ans est tout à fait intarissable. Reporter, cinéaste, dramaturge, il faut dire qu’elle est immense cette oeuvre. « Gatti, ce qui l’intéressait, c’était surtout la critique et la lutte sociale. On ne peut pas dire que c’était un politique ». Et pourtant, politique, son oeuvre l’est éminemment. Ses dernières pièces, il les a écrites et montées à plusieurs mains avec des jeunes, des chômeurs et des détenus. À Marseille, Toulouse ou encore Genève, à partir de 1986 il a entraîné partout son projet de La Parole errante, oeuvre sans cesse écrite et réécrite au grès des rencontres et des intérêts de l’artiste et qui a finit par se poser ici à Montreuil, dans le lieu qui a pris son nom.

    C’est en 1998 que Gatti et son équipe prennent possession des anciens ateliers de George Méliès, sur proposition du département, et subventionné par le Ministère de la Culture. « C’est un lieu qui a été pensé pour et avec Gatti ». Il aura fallu dix ans de plus pour le réhabiliter et y accueillir des expositions. Jean-Jacques Hocquart se souvient de la première en 2008. Elle racontait le mai 68 d’Armand Gatti. Autour de cette exposition ont eu lieu des conférences, des présentations de livres et aussi une réunion en soutien aux psychiatres, alors mobilisés contre « un tour de vis sécuritaire dans les hôpitaux psychiatriques ».

    « C’est ça le modèle : on essayait, et les jeunes essayent toujours d’ailleurs, d’être un lieu où l’écho de ce qu’il se passe dans la société trouve ici des rebonds » justifie Jean-Jacques Hocquart, mais qui souligne qu’à l’époque de Gatti, c’est l’oeuvre qui était première, et que sur elle venaient se greffer ces « échos » des luttes sociales et politiques. Après la mort du fondateur en 2017, le lieu a été repris par un collectif qui regroupe des visiteurs, des militants, des techniciens ou des anciens salariés. Ils sont ainsi une quarantaine à avoir fondé l’association La Parole errante demain, et qui entendent pérenniser « un lieu de rencontres, de transmission et de solidarité » dans un Montreuil en voie de gentrification.

« C’est l’huissier ! »

 En 2017, le lieu aurait bien pu disparaître. Lâché par le Ministère de la Culture, qui arrête ses subventions, et tenu par le Département qui compte changer la destination de l’endroit.  Le temps paraît loin, où en 2009, le Ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, Frédéric Mitterand s’y rendait, pour arranger la situation financière, non sans s’exclamer « Il faut pas y aller seul ici, ce sont des gauchistes ! ». Le Département lance un appel à projet, « le plus joli fiasco des appels à projet », glisse Jean-Jacques Hocquart dans un grand éclat de rire. « Il s’agissait de gérer un ensemble immobilier dit de la Maison de l’arbre… un peu ridicule… ». Face à la mobilisation de la petite troupe et de tout ce que Montreuil compte de collectifs engagés, le département suspend l’appel à projet, et, de fait, la vie se poursuit à la Parole errante.

    Tous les lundi l’équipe se réunit pour faire le point sur la gestion de La Parole errante, et recevoir une semaine sur deux les associations, collectifs ou troupes de théâtre qui souhaitent y développer leur projet. « Ça peut être une soirée de soutien comme l’accueil pendant plusieurs semaine d’une troupe qui monte une pièce de théâtre ». Cette semaine ils ne sont que cinq. Instituteurs, metteurs en scène, intermittents du spectacle ou encore aide à domicile, ils consacrent une grande partie de leur temps libre à La Parole errante qu’ils tiennent à bout de bras. « Dans leur secteur ce sont plutôt de militants » nous avait indiqué Jean-Jacques Hocquart. Pour Jean-Marc, Laurent, Noémie et Lucas, l’héritage d’Armand Gatti est évident, mais il s’agit surtout de donner à La Parole errante une activité pour la pérenniser.

    Autour d’une bière et d’une plaquette de chocolat, l’équipe reçoit un à un les projets. Aujourd’hui la plupart seront refusés : le calendrier de la Parole errante est plein jusqu’à la fin du mois de juin. « En plus, on essaye toujours de garder une place pour toutes les luttes sociales » nous précise Laurent. Une des raisons d’être du projet montreuillois. La semaine passée, La Parole errante a accueilli une soirée en soutien aux grévistes de la SNCF et de la RATP. L’année dernière, ce sont les gilets jaunes d’Île de France y avaient organisé à plusieurs reprise leurs assemblées générales. « On est pas comme un Zénith ou un théâtre national où il y a une programmation précise sur plusieurs années : on ne peut pas et on ne veut pas faire comme ça ».

    L’équipe ressemble à une bande de copains, mais entre deux éclats de rire, l’atmosphère dans la salle est fébrile. Depuis deux ans, l’équipe qui comptait au départ une quarantaine de personnes s’est considérablement réduite. Et il faut faire avec les aléas de la vie : deux membres du groupes se sont mis en retrait depuis la naissance de leur enfant. Pourtant, il faut continuer à recevoir les projets, faire vivre le lieu. Ici, il n’y a pas de permanents : La Parole errante ne poursuit son activité que par la force de ses quelques bénévoles. « Le risque, c’est qu’ils s’épuisent » souligne Jean-Jacques Hocquart. « On est moins nombreux, mais au moins, on sait de quoi on parle » répond Jean-Marc.

    On sonne. « C’est l’huissier ! » s’amuse Laurent. Les rapports avec le département ne sont pas au beau fixe : « On devrait avoir une autorisation d’occupation d’un an, mais c’est précaire et on l’attend toujours… Le lieu appartient au département, mais on ne l’invite pas trop ici. » C’est l’autre défi de la Parole errante. Le lien avec le département n’est pas rompu, mais il est rendu compliqué par une organisation parfaitement horizontale, qui ne correspond pas aux attentes des institutions.

    Il faut dire que si l’héritage artistique, et presque spirituel, d’Armand Gatti est encore bien présent, les générations, les luttes et surtout le rapport aux institutions a bien changé. Pour qualifier ce genre de lieux qui, à l’écart du monde, créé en son sein de nouvelles normes et des sociabilités autres, Michel Foucault parlait d’hétérotopie. En quelque sorte, le projet d’Armand Gatti était une hétérotopie, c’est à dire une utopie devenue bien réelle et organisée autour du théâtre, rendue possible par le soutien d’institutions telles que le Ministère de la Culture ou le Département. L’expérience d’Armand Gatti se fondait sur les luttes de son temps : la guerre d’Espagne d’abord qui traverse son oeuvre, la résistance dans le maquis corrézien ensuite, ou encore les révolutions sud américaines des années 50 et 60 qu’il a vécu comme reporter puis cinéaste.

« Merci d’être »

 Qu’en est-il aujourd’hui de cette hétérotopie orpheline de son fondateur ? Le samedi soir, l’heure est à la fête. « Pas toutes les semaines : il y a des voisins ! » Ce week-end là, les éditions anarchistes Libertalia, qui viennent de publier un nouvel essai de David Graeber, organisent un festival autour de conférences, de pièces de théâtre et de quelques groupes de musique. On y parle luttes féministes, écologie radicale, caisses de grève. Les quelques revues qui ont leur bureaux à la Parole errante ont leur stand. Les grévistes du 93 aussi. Les références en matière de lutte et d’utopie sont celles d’aujourd’hui : la ZAD de Notre-Dame des Landes y occupe une bonne place.

    Un petit gobelet de vin à la main, Jean-Marc s’est joint à la fête ce soir là. Instituteur et metteur en scène, il était un fidèle d’Armand Gatti. En 2016, il a naturellement rejoint le collectif pour reprendre la gestion de l’endroit : « C’est le lieu qui nous donne cette force. Il faut le préserver parce que depuis 10 ans, c’est ici qu’il se passe des choses ». Le risque pour lui serait la réification d’un lieu sans vie, uniquement porté par une institution, comme le projet de Rencontres Chorégraphiques pensé par le Département. Si Armand Gatti n’était pas autogestionnaire, l’autogestion traverse son oeuvre, et ce qu’il se passe aujourd’hui est dans la continuité de ce qu’il faisait. « Regarde : aujourd’hui, ce sont les techniciens qui ont pris le pouvoir ici ! » s’enthousiasme-t-il. Jean-Marc est optimiste : « le département commence à se rendre compte qu’on a tenu La Parole errante et qu’il se passe encore plein de choses ici ». Qu’en dirait Gatti ? « Bien sûr, parfois il se moquerait de nous. Mais lorsqu’il quittait quelqu’un, Armand Gatti avait toujours cette formule : « merci d’être » ».

Par Laurent Selinder

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